Les coulisses du Petit Journal

Revue Illustrée - Librairie d'Art - Ludovic Baschet - N°162 - 1er Septembre 1892

Coulisses du Petit Journal - Marinoni

M. Marinoni - Revue Illustrée
Librairie d'Art - Ludovic Baschet
N°162 - 1er Septembre 1892

M. Marinoni, dont le portrait occupe la couverture de ce numéro, pourrait rappeler aux observateurs, par la carrure de ses épaules, Atlas, qui portait le monde. C’est tout un monde, et pas un petit, que l’inventeur des rotatives porte, lui aussi, et depuis des années déjà, sur ce dos qui ne connaît pas la fatigue.

Le Petit Journal est en effet une grosse affaire à gouverner. Beaucoup de services ministériels lui sont inférieurs, comme absorption des activités et des intelligences. Il équivaut à bien des compagnies pour la multiplicité des rouages et l’agrégation du personnel. C’est un petit État où le dictateur est bon prince, à la condition que tout marche au doigt et à l’œil, et qu’on ne s’endorme pas sur le succès. Toujours de l’avant, toujours du nouveau, pour séduire, attirer le lecteur, le disputer aux concurrences acharnées qui se multiplient autour de ce succès sans exemple dans l’histoire du monde : un journal tirant tous les jours plus d’un million d’exemplaires, et sûr de les vendre dans les vingt-quatre heures, — ce qui est encore plus fort que de les tirer!

C’est M. Marinoni qui en 1889 a inauguré franchement dans la presse française ce système d’illustrations au trait qu’on n’a pas encore égalé dans les essais d’imitation qu’on en a faits. Le Secolo de Milan avait lancé dix ans auparavant le procédé en Italie, c’est incontestable; mais pour l’acclimater en France, il fallait oser, car l’esprit français est routinier, dans le journalisme comme ailleurs. Il fallait oser, puis découvrir un véritable artiste — les trouvailles linéaires que nous offre parfois le Petit Journal ne saurait être l’œuvre du premier venu — et enfin il fallait risquer de l’argent, car c’est une fameuse dépense supplémentaire pour un journal quotidien que celle d’une illustration au trait permanente, toujours côtoyant l’actualité qui enfante les articles.

M. Marinoni a créé ainsi un genre qui a vite séduit les lecteurs du Petit Journal. C’est à ce point que nous avons eu l’idée de l’employer pour conter à ceux de la Revue Illustrée comment se confectionne la petite feuille au colossal tirage, avec croquis à l’appui, faits sur notre demande par l’artiste anonyme qui chaque jour tient la plume rue Lafayette, et qui n’est autre que le peintre Franc Lamy.

M.D. Cassigneul

M.D. Cassigneul.

La correspondance quotidienne.

La correspondance
quotidienne.

Le bureau de la Petite Poste.

Le bureau de la
Petite Poste.

Pour l’aider dans l’impression du journal, qui se complique de celle du Journal Illustré (200 000 exemplaires) et du Supplément du Petit Journal illustré en couleurs (800 000 exemplaires), M. Marinoni s’est adjoint l’un de ses gendres, M. D. Cassigneul, dont l’amabilité et le savoir-faire sont connus de tout Paris. Mettre en mouvement tout ce papier, correspondre avec 12 000 dépositaires qui ont le droit de demander par surcroît à l’administration du Petit Journal de les fournir en plumes, crayons, papier, registres, publication périodiques, volumes, enfin en tout ce qui concerne la librairie et le bureau, n’est pas une petite affaire. c’est un coin du monde dont nous parlions tout à l’heure. Et M. Cassigneul, attaché scrupuleusement au bon fonctionnement de la partie administrative, en sa qualité d’administrateur délégué de la Société du Petit Journal et d’imprimeur, ne quitte ps un instant la barre de ce grand navire, que le coulage pourrait faire couler, si le coulage n’était pourchassé sans trêve ni merci par un veilleur infatigable.

Expédition, vente, inspection, comptes, toute cette partie chiffres, ardue et aride, passe par les mains de M. Cassigneul, dont le nom est connu dans les plus petits villages de France, car c’est à lui qu’on écrit pour faire une réclamation, pour demander une augmentation d’envois, pour essayer de tirer une petite carotte, pour mille raisons enfin qui chaque jour se représentent dans son bureau à quelques centaines d’exemplaires.

Car le Petit Journal est l’une des maisons de Paris où l’on reçoit le plus de lettres.
Aussi bien à l’administration qu’à la rédaction c’est une avalanche quotidienne.

Trois personnes sont exclusivement attachées au service du triage des lettres, opération qui n’est terminée chaque jour qu’à dix heures du matin. On descend alors dans chaque service ce qui lui revient : deux cents lettres par-ci, cent cinquante par-là, trois cents d’un côté, quatre-vingt-dix de l’autre. Et toute l’année c’est ainsi. Quand une affaire préoccupe tant soit peu le public, la correspondance pour la rédaction monte à cinq cents lettres par jour, quelquefois pendant une longue semaine.

Chose invraisemblable, qui semblera impossible à plus d’un journaliste, on répond à beaucoup de ces lettres. Non seulement de l’administration, où la réponse s’impose, pour ainsi dire, comme une formalité commerciale : Nous avons bien reçu votre honorée du…, mais encore de la rédaction, ce qui est plus rare, plus nouveau.

Assurément on ne se fait pas un devoir de répondre à toutes les lettres. Il en est qui ne demandent ou ne méritent de réponse d’aucune sorte. Mais un service qui s’appelle la Petite Poste a été récemment refondu et agrandi; trois rédacteurs y sont attachés et passent leur temps à répondre de leur mieux, tantôt de vive voix, tantôt par lettres, aux questions que leur pose le bon lecteur, à la condition toutefois que le lecteur accompagne sa demande du traditionnel timbre de 15 centimes…, car au bout d’un an les réponses se chiffrent, dans ce seul bureau, par quarante mille, années moyennes.

Jurisprudence, droit civil, questions de famille, d’histoire courante, tout défile devant les yeux des trois chercheurs dont la patience est parfois mise, vous n’en doutez pas, à de fameuses épreuves; mais ils s’en tirent toujours avec une bonne grâce et une courtoisie telles, qu’il n’y a pas dix réclamations par an. Et vous savez s’il y a des grincheux en ce monde!

M. Poidatz

M. Poidatz.
secrétaire général.

La division du travail n’est pas organisée au Petit Journal comme dans les autres journaux. M. Poidatz, secrétaire général, est chargé de la partie financière, qui commence à la Bourse et finit aux plus modestes annonces. c’est encore une grosse affaire au Petit Journal, où les recettes de publicité se chiffrent par millions.

 

M. Ernest Judet

M. Ernest Judet.
chef du service politique.

M. Pierre Giffard

M. Pierre Giffard.
chef du service des informations
et de la télégraphie.

Passons à la rédaction.
Il n’y a pas de rédacteur en chef.
La rédaction est confiée à deux chefs de service : MM. Ernest Judet et Pierre Giffard

Polémiste vaillant et penseur érudit, M. Ernest Judet, qui fut l’un des plus brillants élèves de l’École normale supérieur, a su donner au Petit Journal l’importance politique qu’un tel instrument eût dû posséder depuis longtemps.

Mais depuis longtemps aussi régnait rue Lafayette; il n’y avait ni vie, ni jeunesse, ni fierté. On y admirait béatement tout ce qui était gouvernemental, ministériel, officiel, sans examiner si, à l’occasion, les officiels, les ministériels, les gouvernementaux ne conduisaient pas le pays à un précipice. Le public voyait bien tout cela; aussi n’accordait-il au Petite Journal aucune autorité. Aujourd’hui, le Petite Journal discute, et fort bien. Et le public s’en aperçoit. Et lorsque Tristan, son écrivain politique, — qui n’est autre que M. Ernest Judet, — développe une idée ou fait entrevoir un danger, on l’écoute attentivement en haut lieu. De ce fait, le Petit Journal est devenu la puissance politique qu’il devait être.

Songer qu’une pareille machine de guerre pourrait renverser un régime, si elle n’était conduite par d’honnêtes patriotes qui ne la mettent en batterie, de temps en temps, que pour le bien de la république. — M. Pierre Giffard est chargé de tout ce qui ne concerne pas la politique. C’est dire que les articles de son meilleur ami Jean Sans-Terre sont exclusivement de son domaine. Il a, techniquement, la direction du Service des Informations et de la Télégraphie, c’est-à-dire les nouvelles universelles, qu’elles viennent de Paris ou du fond des départements les plus éloignés. C’est un petit monde dans le grand, que ce service d’allées et venue perpétuelles où vingt rédacteurs sont continuellement employés à renouveler les matières du journal. ce qui se passe à Paris est annoncé, d’origine, bien souvent par les passants.

C’est un incendie, un vol, un crime. L’un des rédacteurs part aussitôt pour vérifier la chose et lui donner le développement qu’elle comporte. On peut dire que, si un accident grave se produit à Montrouge à huit heures du soir, avant neuf heures le Petit Journal en sera informé. Si ce n’est point par un passant sérieux qui donnera un coup de téléphone ou viendra lui-même apporter la nouvelle, ce sera par l’un de ces gavroches infatigables, insaisissable, qui sont légion à Paris, qui se connaissent en deux minutes de conversation et qui savent tous qu’en allant porter la première nouvelle d’un fait au Petit Journal, ils auront droit le lendemain, — s’ils n’ont pas conté une craque, — à quelque pièce de 2, 3, 5, 10 ou 20 francs, suivant l’importance de la nouvelle.

Bien entendu, la rédaction ne demande pas d'écriture à ces collaborateurs volants. c’est l’annonce du fait accompli dont elle leur tient compte. Aussitôt qu’ils l’on fait connaître au secrétaire de service, celui-co envoie le rédacteur chargé de voir l’affaire et de l’écrire dans le journal. Si c’est dans Paris, on emploi la voiture agile, et c’est par douzaines que les cochers de fiacre travaillent chaque jour pour la rédaction du Petit Journal.

Si c’est hors Paris, la bicyclette s’impose; on charge alors de la vérification l’un des rédacteurs de l’équipe autour de Paris, exclusivement occupé à parcourir la banlieue : Saint-Ouen, Saint-Denis, Saint-Cloud, Versailles, Asnières, Colombes, Boulogne, Sèvres, Montreuil, Ivry, Choisy, Juvisy, le Bourget, villes et villages extraordinairement peuplés, où il se passe autant de choses qu’à Paris, proportions gardées. ce service de l’information Autour de Paris est encore une création de M. Marinoni dans le journalisme parisien. Il va sans dire qu’elle n’a pas tardé à être imitée, et qu’aujourd’hui presque tous les journaux quotidiens ont leur rubrique consacrée aux événements de la banlieue.

Le bureau télégraphique

Le bureau télégraphique.

Un téléphoniste casqué

Un téléphoniste casqué.

Pour recevoir les milliers de dépêches qui affluent de tous les points des départements, de la Chambre et du Sénat, il a fallu installer, depuis cinq ans déjà, dans les bureaux mêmes du Petit Journal, trois appareils télégraphiques du système Hughes, qui sont desservis par une brigade d’employés spéciaux. C’est un fameux appoint pour l’accélération des nouvelles. Ce bureau a reçu, pendant la période du boulangisme, jusqu’à soixante-quinze mille mots dans une seule journée. Les dépêches n’y séjournent guère. Onze pas le séparent en effet de la rédaction où elles sont transportées aussitôt reçues, et d’où elles repartent immédiatement pour les ateliers de l’imprimerie. Une nouvelle de Marseille peut ainsi partir de la Canebière à quatre heures trente du soir, être au Petit Journal à cinq heures, imprimée, tirée et empaquetée à six heures dans la voiture qui va porter l’édition des département au P.-L.-M., et être lue par les Marseillais le lendemain à dix heures du matin, en même temps qu’ils la trouvent dans leurs journaux locaux.

Par surcroit, les téléphonistes casqués font aussi leur office, dans la cabine où ils communiquent tranquillement avec Lyon, le Havre, Reims, Bruxelles, etc., etc.

Pendant que l’un d’eux recueille la nouvelle de la mort d’un homme célèbre, par exemple, on en transmet l’avis dans la salle de rédaction. Aussitôt, le secrétaire se précipite sur le Sérapéum, l’ouvre au tiroir voulu… et en extrait la tête du mort. Expliquons-nous : les rédacteurs du Petit Journal ont baptisé de ce nom égyptien un grand meuble dans lequel sont classés et étiquetés les portraits tout gravés d’un certain nombres de futurs morts illustres! Il faut de la vitesse dans l’actualité, toujours et encore de la vitesse! Quoi de plus rapide que le travail préparé d’avance ? On n’a plus qu’à s’en servir. C’est ainsi que trois cents personnages, « susceptibles, comme disait un capitaine de pompiers, de décéder un jour », sont dessinés d’avance par l’artiste du journal, gravés et mis dans des boîtes étiquetées, où ils attendent leur tour de paraître… le plus tard possible, si c’est pour le suprême motif. Mais il en est d’autres qui justifient leur exhumation. Ainsi, quand l’un deux est nommé quelque chose de truculent, quand l’un d’eux fait scandale, ou entre à l’Académie, ou divorce avec éclat, il devient l’homme du jour. On l’extrait du Sépapéum où il repose, et, pendant vingt-quatre heures, trois millions de lecteurs se payent sa tête, encadrée dans une quarantaine de lignes plus ou moinsflatteuses. C’est affaire à lui de les mériter excellentes.

L'homme à la ficelle

L'homme à la ficelle.

Le secours immédiat

Le secours immédiat.

Malheureusement tant d’informations parisiennes, départementales et d’autres, tant de nouvelles, d’articles politiques, de gravures… et d’annonces ne font pas toujours l’affaire des secrétaires de la rédaction qui se relaient à tour de rôle pour mettre toutes ces matières en pages.

Le Petit Journal a souvent, le soir, plusieurs colonnes de trop qu’il faut supprimer, ajouter, taillader. Ce sont alors des plaintes, des cris, des pleurs et des grincements de dents. On voudrait tout donner au lecteur et il faut lui rogner la portion. C’est révoltant! Les bureaux retentissent d’incessantes doléances sur les ennuis d’un format exigu, mais les faits sont là et l’heure presse. La statue du Commandeur surgit, personnifiée par le secrétaire de service, autrement dit l’homme à la ficelle.
— voilà ce qu’il faut m’enlever : un mètre vingt d’articles de toute sorte. J’attends...

Tel est le discours de Marius Roux, par exemple, l’un des deux hommes préposés à tour de rôle à la ficelle. Provençal doux et blond, auteur d’un roman qui révolutionna le quartier latin, il y a vingt-cinq ans, sous le nom bizarre d'Évariste Plauchut, Marius (vous voyez qu’on ne peut pas être davantage du Midi) Marius Roux se présente avec sa corde, étend les bras en croix, et sans broncher attend que l’hécatombe des articles qui doivent rester sur le carreau soit prononcée.
C’est une minute d’holocauste poignante.

Autrement triste est le spectacle qu’on peut voir chaque matin au Bureau du secours immédiat, encore une création de M. Marinoni, sorte d’auxiliaire bénévole et non bureaucratique des bureaux de bienfaisance de la capitale. On y secourt de son mieux l’infortune discrètement dissimulée, les pauvres honteux.

Le jeune homme qui préside à cette distribution, faite après une courte enquête sur les personnes et leurs besoins réels, a reçu le surnom d’ange de la bienfaisance. Il est secondé par un sous-chef et une dame visiteuse qui va voir les pauvres et les malades à domicile. Tous trois font en sorte de secourir vite, et de tomber juste sur des malheureux méritants. Assurément ils se trompent quelquefois, c’est-à-dire qu’on les trompe. Mais bah!… sur ces erreurs-là on peut passer l’éponge.

Arrêtons-nous ici, car aller plus loin, ce serait conduire nos lecteurs dans un dédale de services techniques où nous perdions avec eux. Cette tour de Babel, qui s’appelle si modestement le Petit Journal, est confiée à la garde d’un ancien soldat dont la silhouette est bien connue des Parisiens. C’est à lui qu’il faut s’adresser sous la grande voûte, pour avoir l’indication des petites portes, de celles où l’on doit frapper suivant le but qui vous amène dans les bureaux de la rue Lafayette. Ce qu’on peut dire, en terminant, c’est qu’après avoir suivi ses indications, où qu’on frappe on est accueilli avec politesse et empressement, ce qui n’est encore pas commun, à Paris, de nos jours.

ÉCHO
Revue Illustrée
N°162 - 1er Septembre 1892