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10 ème  Année
Dimanche 25 Juin 1899
Numéro  449
LES INCIDENTS DU GRAND-PRIX AU PAVILLON D'ARMENONVILLE

Nous avons dit ce qui s'est passé à Auteuil : une partie du public avait fait au Président de la République un accueil peu respectueux, et le baron de Christiani s'était livré à un acte inqualifiable que les juges ont puni de quatre ans de prison.
Loin qu'il eût à en souffrir, M. Loubet avait vu plutôt son prestige augmenter, car il n'était venu à l'idée de personne d'approuver que l'on maltraitât aussi grossièrement le chef de de l'Etat.
Quelques mesures de police mieux prises eussent suffi à empêcher que le scandale ne se renouvelât le jour du Grand-Prix.
Mais M. Dupuy voulait sauver la République, assez forte d'ailleurs pour résister à cette minuscule levée de tout petits boucliers.
Il tint à avoir sa journée et elle fut déplorable pour tout le monde et pour lui.
Tout d'abord il tenta d'établir qu'il y avait complot ; on prouva sans difficulté le contraire.
Il tint en pleine en pleine tribune des propos aussi injustes qu'outrageants pour une catégorie de citoyens qui n'en pouvaient mais.
Il prit des mesures brutales contre le Cercle de l'Automobile, qui s'occupe, cela fut incontesté, non point de politique mais du développement de l'industrie française.
A grand fracas il annonça qu'il mobilisait de considérables forces militaires.
Le résultat fut aussi immédiat que désastreux.
Les étrangers qui viennent en foule au Grand-Prix, apportant abondamment leur argent à Paris, restèrent chez eux, ceux qui déjà étaient arrivés repartirent en masse. Quant aux Parisienne qui commandent des toilettes pour le grand jour, elles les laissèrent aux couturiers, s'abstenant de paraître à Longchamp ; les gens paisibles imitèrent leur exemple, de sorte que la recette fut formidablement inférieure à celle des autres années ; le pari mutuel, dont le produit profite aux pauvres, n'encaissa qu'une recette relativement très maigre ; les cochers eux-même, qui attendent impatiemment le Grand-Prix, leur plus beau jour, restèrent inactifs, tandis que dans les hôtels, dans les restaurants, dans les théâtres dépeuplés on se désespérait.
L'inspiration de M. Dupuy coûta plusieurs millions qu'on ne retrouvera pas ; elle exaspéra tout le monde, y compris le président de la République, humilié, froissé que l'on pensât qu'il avait peur et qu'il avait besoin d'être ainsi protégé.
S'il était arrivé aux courses comme d'habitude, sans ce ridicule déploiement de troupes, il est absolument certain qu'il eût été acclamé, car on eût pris à tache de le dédommager des incidents du dimanche précédent. Au lieu de cela il n'a eu guère que les saluts des hommes de police ; ce qu'il avait gagné de popularité à Auteuil, il l'a reperdu à Longchamp, par la faute de son Président du conseil.
Mais cela ne devaient malheureusement pas se borner les suites de la coupable maladresse de M. Dupuy.
Ce malencontreux ministre de l'intérieur avait littéralement excité à la haine des citoyens les uns contre les autres ; les anarchistes, sur son assurance mensongère qu'il y avait menace monarchique et cléricale contre la République, descendirent en foule au bois de Boulogne pour assommer les « muscadins ».
Or, comme ils n'avaient point trouvé l'occasion d'utiliser leurs gourdins vengeurs, ils rentraient dans Paris dépités et mécontents, quand sur leur route se rencontra le pavillon d'Armenonville, plein à cette heure de consommateurs des deux sexes qui buvaient au frais.
Comment s'engagea la bagarre ? on n'a pu l'établir jusqu'ici, mais le certain c'est qu'elle fut très chaude. La bande s'élança à l'assaut du restaurant, brisant les vitres, lançant les verres, les bouteilles à la volée ; un pauvre enfant fut grièvement blessé, et Victor Hugo n'est plus là pour célébrer qu'il a reçu, non point deux balles, mais un siphon dans la tête.
Sur d'autres points du Bois on arrêtait des voitures, on insultait, on maltraitait les femmes, on chercha même à désarçonner un cuirassier resté un instant en arrière de ses camarades, et la formidable armée de M. Dupuy n'arriva que tardivement pour réprimer tous ces désordres.
Ce n'était vraiment pas la peine d'avoir dérangé tant de monde.

La soirée à Paris

Quand la nuit fut venue, les mêmes bandes résolurent d'opérer dans le quartier où se publient le plus de journaux de combat :
mais alors se produisit un malentendu que d'aucuns estimèrent pénible.
Appelés en somme par M. Dupuy, les anarchistes crurent que Paris était à eux.
Ils commencèrent donc sur le boulevard et dans la rue Montmartre une manifestation des plus bruyantes. Quelle ne fut pas leur stupéfaction de trouver devant eux, leur barrant la route, cette police de leur ami Dupuy dont ils avaient été dans la journée les alliés !
L'explication commença à coups de poing, et se termina à coups de canne et de pierre, de façon qu'il y eut de nombreux blessés.
Tout le monde était furieux. L'universel mécontentement s'est traduit rapidement.
Le lendemain même M. Dupuy, le porte-malheur des présidents de la République; était renversé et l'on s'accordait à trouver que c'était justice ; on croit de plus qu'on ne le reverra pas très prochainement au pouvoir et l'on fredonne à ce propos le refrain connu :
« Quand on est mort c'est pour longtemps ! »