La Conquête de l'Air du Petit Journal

La Conquête de l'Air

Prochaine parution, « Les feuilles volantes de la conquête de l'air » à travers le Petit journal.
Une publication des Editions Limitées, tirage limité, numérotés, commercialisation en avril 2016.


La Conquête de l'Air : 42 Numéros



Conquête de l'air du Petit Journal

20 ème  Année
Dimanche 05 Septembre 1909
Numéro  981
LA GRANDE SEMAINE D'AVIATION CE QU'ON A VU DANS LE CIEL AU-DESSUS DE LA PLAINE DE BÉTHENY

Ce fut une vision du ciel tel qu'il apparaîtra à nos yeux dans un avenir prochain.
Certain jour de la semaine dernière, on a vu là-bas, par dessus la grande plaine champenoise, dix aéroplanes s'élancer à la fois, tournoyer, virer, manœuvrer, se croiser, s'éviter, se dépasser, lutter entre eux de vitesse et prendre possession du ciel.
Un témoin dit : « Le spectacle fut paradoxal, surprenant, fantastique, inoubliable, cela tenait de la gageure et du rêve. On aurait cru vivre dans quelque cité chimérique où des fantômes légers et dominateurs esquisseraient en l'air des arabesques mystérieuses, tandis qu'au-dessus d'eux les foules pesantes lèveraient vers eux les bras pour les adorer ; et en même temps, pour la première fois, sur ce champ d'aviation de Bétheny, nous venons d'entrevoir — dans une vision que rien ne peut empêcher de devenir réelle — la cité de demain, la cité de l'avenir... »

VARIÉTÉ
DES AILES !
Le passé et l'avenir de l'aviation
Une vision des temps futurs. — L'homme conquérant du ciel. — Les précurseurs : Ader, Lilienthal, Pilcher. — Les Wright. — L'école française d'aviation. — Quelques prévisions. — Edison. — L'opinion de Charles Richet. — L'avenir.
« Des ailes ! des ailes ! pour m'envoler par-dessus les montagnes et les vallées !... » chantait déjà au début du XIXe siècle le poète allemand Rückert. « Des ailes des ailes !... » c'est le cri que lancent aujourd'hui dans l'espace tous les assoiffés d'avenir, tous les impatients, tous ceux qui rêvent la conquête de l'immensité.
Ces ailes qui commencent à lui pousser aux épaules, l'humanité les cherche depuis des milliers d'années. On a traité de fous, de visionnaires tous ceux qui, dans les siècles passés, ont caressé le rêve de s'envoler dans le ciel et de s'y diriger suivant leur volonté... et voilà pourtant le rêve qui devient réalité.
Par-dessus les plaines de la Champagne, ces jours derniers, des légions d'oiseaux humains ont sillonné l'atmosphère. Les foules enthousiastes ont eu la vision du monde de l'avenir, de l'éther peuplé par l'activité humaine. Elles ont vu l'homme marchant à son triomphe suprême sur les forces de la nature, accomplissant ce que Victor Hugo avait prédit dans un poème fameux : L'homme a d'abord monté sur la bête de somme ;
Puis sur le chariot que portent des essieux ;
Puis sur la frêle barque au mât ambitieux ;
Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame.
L'ondee et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme ;
A présent, l'immortel aspire à l'éternel.
Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
Or, si l'homme parvient aujourd'hui à « monter sur le ciel », l'honneur de cette conquête revient pour la plus large part à notre pays. C'est chez nous qu'il y a cent vingt-six ans naquit l'aérostation ; c'est chez nous encore que s'effectuèrent les premières expériences sérieuses d'aviation.
Les visiteurs du musée des Arts et Métiers peuvent y voir un appareil qui présente de grandes ressemblances avec les monoplans dont la silhouette est familière à nos yeux depuis le fameux raid de Blériot par-dessus la Manche. C'est appareil est l'Avion de Clément Ader. Il figure au panthéon de la science française depuis plus de dix ans déjà. Et son inventeur, aujourd'hui retiré dans un coin de province, assiste de loin au triomphe des idées auxquelles il consacra sa fortune et sa vie. Rendons-lui en passant un hommage qui lui est bien dû.
Ader, avant de concevoir son appareil volant, étudia longuement le vol des oiseaux. Dans le jardin de sa maison d'Auteuil, il avait des volières immenses où toutes les races des habitants de l'air étaient représentées. Et l'ingénieur passait de longues heures à contempler les mouvements de ses hôtes ailés. Finalement, c'est le vol de la chauve-souris qui lui parut le plus facile à imiter pour l'homme, et c'est sur le modèle de cet oiseau de nuit qu'il construisit les ailes de son avion.
Sa première expérience eut lieu dans la plaine de Satory, le 14 octobre 1897. Ader vola sur un parcours ininterrompu de 300 mètres.
Ce premier succès de l'aviation française fut malheureusement sans lendemain. Ader ne rencontra qu'indifférence auprès des pouvoirs publics. Il avait dépensé plus d'un million et demi en études et en essais. Ecœuré, il se retira, non sans avoir anéanti ses ébauches, ses esquisses, ses notes, tout le passé et tout l'avenir de son intervention.
Ainsi hélas ! furent traités de tout temps les précurseurs en ce pays !...
avant Ader, cependant, un Allemand, Otto Lilienthal, avait volé. Soutenu par un appareil muni d'une forte voilure, il réussit plus de deux mille fois, en s'élançant du haut d'une tour ou du sommet d'une colline, à exécuter des vols de cinquante à cent mètres. En 1895, il trouva la mort dans une de ces expériences.
Un Anglais, Pilcher, qui avait imaginé un appareil à peu près semblable à celui de Lilienthal, se tua dans les mêmes conditions en 1899.
C'est alors qu'aux États-Unis un ingénieur, nommé Chanute, reprit les essais de Lilienthal et de Pitcher. Chanute n'était pas, comme on l'a dit, Américain. C'était un Français né à Paris en 1832. Parti très jeune en Amérique, il étudia à Chicago l'aérodynamique ; et c'est alors qu'il conçut et construit un planeur à deux plans superposés, parfaitement stable qu'il actionnait avec les jambes. Chanute a été le précurseur immédiat des frères Wright dont le biplan n'est autre chose que l'appareil de Chanute perfectionné et muni d'un moteur.
Se rappelle-t-on l'effet produit par la nouvelle qui se répandit en Europe au mois de décembre 1903, annonçant que les frères Wright avaient fait avec un appareil muni d'un moteur de 16 chevaux un voyage aérien de cinquante kilomètres. On cria au « bluff », à l'invraisemblance. Il y avait, en effet, quelque exagération, comme on va le voir.
Cependant, depuis plusieurs années, dans le silence, les deux frères poursuivaient leurs travaux. dans le courant des mois de septembre et octobre 1902, ils avaient exécuté, à Kill Devil Hill, dans la Caroline du Sus, avec un planeur sans moteur, plus d'un millier de vols planés dont plusieurs d'une étendue de 200 mètres.
Leur premier vol avec aéroplane à moteur fut exécuté le 17 septembre 1903. Cinq personnes seulement assistaient à l'expérience. Les Wright cependant avaient adressé des invitations à tous les habitants à huit ou dix kilomètres à la ronde. Personne ne se dérangea. Il est vrai qu'il faisait très froid ; mais la plupart des invités, peu confiants dans le résultat, déclarèrent qu'ils n'étaient pas disposés à affronter les rigueurs de l'hiver pour aller voir « une machine volante qui probablement ne volerait pas ».
Les absents eurent tort. Les aviateurs firent un premier vol qui dura douze secondes. « ce fut un vol bien modeste si on le compare à ceux des oiseaux, disaient plus tard les frères Wright, mais c'était cependant la première fois dans l'histoire du monde qu'une machine portant un homme s'était enlevée dans les airs en vol libre, par ses propres moyens, avait décrit un parcours horizontal sans réduire sa vitesse et avait finalement abordé sans naufrage. »
les second et troisième vols furent un peu plus prolongés et le quatrième dura 59 secondes, couvrant un parcours de 260 mètres.
Au printemps de l'année suivante, les frères Wright reprirent leurs expériences près de Dayton, dans l'Ohio. Cette fois, une cinquantaine de personnes, dont une douzaine de journalistes, y assistaient. Mais ce fut une déception pour les spectateurs. Le moteur refusa de fonctionner ; la machine glissa seulement sur la piste sans parvenir à s'enlever. Il fallut remettre les essais. Les reporters des journaux américains s'en furent décontenancés...
« Plus tard, disent encore les Wright, quand ils apprirent que nous réussissions des vols de plusieurs minutes, sachant que des vols plus long avaient été effectués avec des dirigeables et ignorant la différence essentielle entre les dirigeables et les aéroplanes, ils ne prêtèrent que peu d'intérêt à ce que nous faisions. »
Et c'est là ce qui explique le silence si singulier de la presse américaine à propos des frères Wright, silence qui étonna beaucoup l'Europe quand elle connut les merveilleux résultats atteints par les deux aviateurs.
Bref, on ne saurait prétendre que ces conquérants de l'air aient été vivement encouragés par l'opinion publique de leur pays.
les années 1906 et 1907 furent employées par les Wright à améliorer leur appareil.
En 1908, ils reprirent leurs expériences sur le terrain de leurs premiers essais, à Kill Devil hill, et c'est alors qu'avec un moteur plus puissant ils effectuèrent ces grands vols que Wilbur Wright répéta peu après en France.
Mais pendant que les deux frères poursuivaient par delà l'Océan la réalisation de la conquête aérienne, l'école française d'aviation se créait, et ses succès n'allaient pas tarder à contrebalancer ceux des deux Américains. Dès l'automne de 1906, Santos Dumont réussissait dans un aéroplane cellulaire un vol de plus de deux cent mètres en ligne droite. Au printemps suivant, M. Charles Voisin, avec un aéroplane cellulaire, volait pendant près de cent mètres.
Puis apparaissait Blériot qui, en 1907, parcourait une distance de 265 mètres avec son monoplan. Et c'étaient ensuite la série des performances retentissantes des Farman, des Delagrange, des Esnault-Pelterie, des Latham, des Paulhan, des Saummer...
J'en passe et des meilleurs. C'étaient de vrai vrais voyages de ville en ville : d'Etampe à Orléans, de Douai à Arras, c'était l'immensité conquise et la mer vaincue.
Depuis deux ans, nos aviateurs ont volé avec des ailes d'oiseaux géants, et l'avenir, à présent, s'ouvre largement devant leurs efforts.

L'avenir... quel est-il pour les aéroplanes.
L'appareil, qui n'est encore qu'un « joujou sportif », suivant l'expression du grand inventeur américain Edison, deviendra-t-il un jour prochain un moyen de transport pratique ?
Nul n'en doute, et Edison est tout le premier à le penser.
Nous avons à envisager la navigation aérienne d'une façon à laquelle nous n'aurions jamais pu songer, écrivait-il ces jours derniers. Dans dix ans, les machines volantes serviront à la poste. Elles porteront aussi des passagers. Elles iront à la vitesse de 160 kilomètres à l'heure. Il est impossible d'en douter. Tout ce qui n'est pas déraisonnable sera accompli. La machine volante, qui réussira au point de vue commercial, n'est pas une absurdité. Elle viendra.
« Ces machines postales seront petites, aussi petites qu'elles pourront l'être pour faire leur travail. Plus elles seront petites, moins elles offriront de résistance à l'air.
Mais elles seront pourvues de moteurs puissants et atteindront une grande vitesse, 160 kilomètres à l'heure au minimum. Il est de même possible qu'elles aillent beaucoup plus vite. un voyage aérien ne ressemble pas à un voyage sur terre. L'air offre comparativement peu de résistance. Donnez la force motrice à un appareil et vous pourrez atteindre n'importe qu'elle vitesse. Mais si rapide que soit la machine volante, elle ne portera jamais de poids très lourds. Elle servira à la poste, mais non pas au transport des marchandises... »
L'avenir de l'aéroplane, il y a longtemps qu'un savant français l'avis prévu et prédit. Dans ce curieux ouvrage d'anticipation scientifique dont je vous ai déjà parlé ici et qui s'appelle Dans Cent Ans, le professeur Charles Richet parlait, dès l'année 1892, c'est à dire plusieurs années avant les expériences d'Aller, de Lilienthal et de Pilcher, des résultats certains de la science aviatrice.
« Ce n'est pas rêver une chimère, disait-il, que de considérer les machines aériennes comme une invention presque déjà réalisée. le problème est connu dans ses éléments et dans la plupart de ses détails. Ce n'est plus qu'une question d'exécution, et, pour notre part, nous sommes absolument convaincu que cette découverte sera réalisée avant un siècle. Dans combien de temps exactement, voilà ce que nul ne saurait dire ; mais il est avéré que ce problème peut être résolu, et on en peut bien légitimement conclure qu'il sera résolu.
Et sur les résultats de l'invention réalisée, le savant ajoute ces prévisions :
Au pont de vue des voyages et des communications internationales, bien hardi serait celui qui pourrait prévoir les conséquences de cette invention. la vitesse sera sans doute un peu plus grande que celle des chemins de fer, mais cette vitesse ne sera pas assez supérieure à celle des locomotives sur rails pour que, même dans les prévisions les plus optimistes, la machine aérienne détrône la machine terrestre. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que la machine volante existera, et cela dans un avenir prochain... »
N'est-il pas singulier de reproduire ces lignes écrites il y a dix-sept ans et de constater que ce que l'auteur prévoyait si exactement pour « dans cent ans » se trouve déjà presque réalisé.
Que nous voilà loin des doutes, des incertitudes, des défiances qui, il n'y a pas plus de quatre années, accueillirent la nouvelle des premières performances des frères Wright. Tout le monde a confiance aujourd'hui. C'est à ce point qu'on se préoccupe déjà de la législation du domaine aérien, de la suppression des douanes, de la police des airs, toutes choses qui, voici seulement quelques mois, eussent paru du domaine de la haute fantaisie.
On se préoccupe même de le jalonner, de l'éclairer, ce domaine des airs. c'est ainsi que l'Aéro-Club de Berlin projetait l'autre jour d'organiser des points derrière permettant aux aéronefs, aux aéroplanes et autres machine volantes, de déterminer exactement les régions au-dessus desquelles ils passeront et d'éviter ainsi les collisions.
dans ce but, l'Aéro-Club de Berlin a imaginé des combinaisons de lettres en couleurs claires; très visibles; lumineuses la nuit, et qui seraient placées sur les objets élevés : clochers, collines, tours, paratonnerres de monuments, etc., etc.
De plus, les lettres indiquant les régions frontières ou voisines de la mer seraient soulignées par un grand trait, également illuminé pendant la nuit.
l'empire allemand serait divisé en 90 sections, représentées par 90 combinaisons de lettres. La France pourrait adopter un signe spécial par département.
Ce projet vient d'être soumis à toutes les grandes sociétés aéronautiques de Frances, de Belgique, de Hollande, d'Autriche-Hongrie, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre et d'Amérique.
D'aucuns trouveront peut-être le projet prématuré, mais qui sait si la nécessité de sa réalisation ne se fera pas sentir plus tôt qu'on ne le pense.
Ce n'est pas tout : on pense encore à créer des stations pour ces véhicules de l'avenir. A paris, déjà, plusieurs propriétaires n'ont-ils pas fait transformer en terrasses les toits de leurs maisons pour permettre aux dirigeables et aux aéroplanes de s'élever dans l'air ou d'atterrir.
d"jà l'aviation est presque entrée dans la période pratique. Et, comme l'a dit encore Victor Hugo dans la pièce dont je citais les derniers vers tout à l'heures :
Les temps sont venus. l'homme a pris possession
De l'air, comme du flot le grèbe et l'alcyon.
Ernest Laut

Les cruautés du Sultan Moulay-Hafid

Par son ordre, les partisans du Rogui faits prisonniers subissent d'horribles tortures.
Le monde civilisé a frémi d'horreur à la nouvelle des supplices atroces que le sultan Moulay-Hafid a ordonnés contre les partisans du Rogui fait prisonniers au cours des derniers combats où le prétendant Bou-Hamara fut vaincu par la mehalla chérifienne.
Les prisonniers, amenés à Fez, ont été mis à la torture par l'ordre du sultan. Aux uns, on coupait le pied ou la main, et on plongeait les moignons sanglants dans des baquets remplis de poix bouillante ; aux autres, on élargissait à coups de couteau, la bouche jusqu'aux oreilles, après quoi on leur arrachait la mâchoire.
Ces châtiments atroces ont soulevé l'indignation de l'Europe. En Europe, surtout, ces atrocités ont ému profondément l'opinion. Nous avons, en effet, au Maroc, une mission militaire chargée d'instruire les troupes du sultan. Or, il n'est plus possible, après de telles abominations, de laisser cette mission prêter son concours à un souverain qui se met ainsi hors de l'humanité.
La France, qui a préparé la victoire au sultan du Maroc, ne saurait permettre qu'il en fasse un pareil usage.