La Conquête de l'Air du Petit Journal

La Conquête de l'Air

Prochaine parution, « Les feuilles volantes de la conquête de l'air » à travers le Petit journal.
Une publication des Editions Limitées, tirage limité, numérotés, commercialisation en avril 2016.


La Conquête de l'Air : 42 Numéros



Conquête de l'air du Petit Journal

14 ème  Année
Dimanche 25 Janvier 1903
Numéro  636
EXPÉRIENCES D'AÉROSTATION À TRAVERS LE SAHARA

Lancement des ballons-pilotes
Une expédition scientifique d'une grande hardiesse et d'un interêt puissant se prépare en ce moment.
Il s'agit de la traversée en ballon du désert africain. Le rêve de Jules Verne, l'imaginatif écrivain, va, peut-être, se réaliser, et nulle partie de l'immense « Océan des sables » ne demeurera plus inconnue à la Science.
L'idée première de la traversée du Sahara en ballon revient à un de nos officiers les plus distingués, de grande volonté et de grande activité, le capitaine Deburaux, commandant d'aérostiers à l'état-major particulier du génie. Après avoir mûri son projet pendant plusieurs années, il exposa à M. Castillon de Saint-Victor, qu'il jugea, à bon droit, digne de le comprendre et de le seconder.
M. Deburaux obtint l'appui du ministre de la guerre, qui mit à sa disposition une partie du matériel nécessaire et une subvention, en même temps qu'il faisait parvenir des ordres pour que rien ne vint entraver les essais et les préparatifs des intrépides navigateurs de l'air dans leur mission.
Le général Allegro, gouverneur de Gabès, a profité des sympathies profondes qu'il s'est créées par son aménité dans la région pour obtenir l'appui des indigènes légèrement troublés par les apprêts de cette expédition extraordinaire pour eux.
Désireux de laisser le moins possible au hasard, MM. Deburaux et Saint-Victor ont déjà lancé quelques ballons-pilotes : il s'agissait pour eux de déterminer l'orientation des vents du désert.
Le point de départ a été fixé à la source sacrée d'Aïn-Kerinck, à deux kilomètres de Gabès ; c'est là qu'ont été amenés, de Sfax, tous les appareils nécessaires pour produire le gaz hydrogène.
Les premiers ballons-pilotes, au départ desquels nous fait assister le dessin de notre première page, étaient de couleur rouge.
Les populations indigènes ont été prévenues que les renseignements qu'elles pourraient fournir sur la marche des ballons-pilotes leur seraient généreusement payés ; aussi, peut-on être assuré de leur zèle attentif.
Ces très intéressants essais de nos vaillants compatriotes méritent d'attirer l'attention du grand public, qu'aucune question de sport ne laisse désormais indifférent.

M. Joé Chamberlain visite l'Afrique du Sud

C'est la première fois qu'un secrétaire des colonies britanniques fait le tour de l'Empire, aussi la curiosité universelle est-elle vivement excitée. Chacun se demande quelle utilité pourra avoir le lointain déplacement de l'illustre créateur du néo-radicalisme impérialiste et conservateur : le calme moral, point de départ indispensable de la prospérité matérielle, reviendra-t-il dans ces régions que la cupidité anglaise a arrosée de torrents de sang ? la situation s'améliorera-t-elle ?
Le député de Birmingham, jaloux des somptueuses manifestations qui se sont déroulées dans l'Inde autour de l'ord Curzon, s'efforce de donner à sa tournée à travers les territoires nouvellement conquis, l'allure d'une tournée triomphale, presque royale : il sait quel prestige les pompes officielles donnent à un homme politique.
Il prolonge son « Durbar ».
La colonie du Natal, où il a débarqué, lui offre des banquets, des fleurs, des adresses. A chaque station, M. Chamberlain porte des toasts ; il écoute complaisamment les louanges de ses amis ; il prononce des discours-programmes, au lieu de prendre un repos bien gagné. Il ferme les yeux pour ne pas se rendre compte du grand malaise de la situation présente.
L'illustre « globe trotter » ne manque pas d'aller visiter les champs de batailles. Il tient à voir les emplacements où les armées régulières de la Grande-Bretagne soutenues par un formidable attirail de guerre, combattirent, pendant trois ans, à raison de 20 contre 1, et furent tenues en échec par une poignée de paysans héroïques, sans discipline, sans armements, ayant à leur tête des chefs admirables, improvisés au cours de la guerre et sans éducation militaire. Les Anglais n'ont pas encore eut le temps d'oublier Spion-Kop, Colenso, Dundec, Elandslaagte, Reisfontein, Belmont, Graaspan, Stormberg, Maggersfontein, Tweefontein, Waal-Krantz, Colesberg, Rensburg, Tabanchu, etc.
A l'aspect de ces champs de désolation, où le sang coula à flots, son visage impassible ne tressaille pas. « Il semble, a dit un témoin, avoir oublié. »
Toujours correct et calme, au moins en apparence, M. Chamberlain voit ces campagnes jadis florissantes, il contemple ces champs de batailles où les combattants des deux nations dorment par centaines, leur dernier sommeil dans des tranchées creusées à la hâte ; ces camps de concentration où la férocité de sa race, au mépris du droit des gens, a laissé pourrir de misère pendant des mois, volontairement, dans un criminel abandon, des blessés héroïques, des vieillards trop débiles pour avoir pu prendre les armes contre l'envahisseur, de pauvres femmes sana défense, des mères épuisées avec leurs enfants. Et tous ces êtres sans défense périrent par milliers jusqu'au jour où cette guerre horrible enfin cessa.
A quoi songe M. Chamberlain auteur responsable de tous ces maux, de tous ces crimes ?
Peut-être voit-il alors les spectres des malheureuses victimes de la cupidité et de la mauvaise foi britanniques se levant de leurs tombeaux, dans un mouvement unanime de haine : vision atroce, effroyable souvenir des crimes sans nombre commis pendant trois ans afin de satisfaire aux exigences des brasseurs d'affaires du Stock-Exange... pour la conquête des champs d'or ?