Les numéros incontournables du Petit Journal

Les numéros incontournables

Certains numéros du Petit Journal sont devenus, par leurs illustrations, la gravité de l'événement raconté ou la polémique suscitée, figure mythique de la mémoire collective.


Les incontournables : 14 Numéros



6 ème  Année
Dimanche 13 Janvier 1895
Numéro  217
LE TRAITE - DÉGRADATION D'ALFRED DREYFUS

e samedi 5 janvier, dans la cour de l'École militaire, a eu lieu la dégradation publique de l'ignoble traite Alfred Dreyfus, qui fut capitaine d'artillerie.
On a appelé cette cérémonie une épreuve terrible et le véritable châtiment du criminel. Nous y avons assisté et nous ne croyons pas qu'elle ait été grave pour lui.
Certes nous étions plus émus que ce drôle.
Neuf heures sonnait lorsque le général Darras leva son épée ; à ce moment, pendant un roulement de tambours, ont vit entrer, par un coin de la cour entièrement encadrée de troupes, le misérable avec son escorte d'artilleurs.
Il marchait droits, d'un pas très régulier, les traits nullement altérés, et donnait l'impression non d'un coupable accablé ou d'un innocent qui proteste, mais seulement d'un vaincu qui enrage.
On le conduisit au milieu de la cour, et après que le greffier du conseil de guerre eut lu la sentence, que le général eut prononcé la formule de dégradation, un adjudant s'approchant de lui commença à arracher ses galons.
A ce moment Dreyfus leva le bras droit ; nous crûmes qu'indigné, révolté, il avait résister, et franchement nous aurions presque souhaité cela.
Mais point, le traite blasphémait encore une fois contre la patrie ; il cria d'une voie forte, assurée : — Vive la France ! Vous dégradez un innocent !
L'adjudant achevait sa besogne, dont Dreyfus semblait suivre les progrès ; enfin un son métallique nous fit tous tressaillir, l'épée déshonorée avait été brisée et les tronçons en avaient été jetés sur la pavé.
Alors commença la sinistre promenade devant les troupes autour de la cour. Dreyfus marchait toujours du même pas net, le visage point baissé ; au moment où il arriva devant la grille, la foule, quoique maintenue assez loin sur la place Fontenoy, poussa des cris effrayants de mort. Nous comprîmes alors combien il avait été sage de ne pas dégrader le traite sur une place ouverte au peuple : les troupes eussent été débordées et le coupable mis en pièces.
Cependant la marche continuait. Quand il passa devant les représentants de la presse, Dreyfus prit encore la parole. — Messieurs, dites à la France entière que je suis innocent !
On lui répondit par de sourd murmures aussitôt réprimés.
Enfin, il était neuf heures dix, Dreyfus fut remis entre les mains des gendarmes et emmené dans une voiture cellulaire. Sur le point d'y monter il dit : — J'ai livré quelques pièces sans valeur pour les échanger contre de plus importantes.
Ce fut évidemment son système et ce que plaida son avocat, mais à qui fera-t-on croire en ce cas qu'il n'ait mis aucun de ses supérieurs ni même de ses camarades dans la confidence. De quel droit choisissait-il les pièces, et quelles sont celles qu'il a obtenues en échange ? Pourquoi aussi a-t-il nié, s'il accomplissait, comme il le prétend, un devoir patriotique ?
Non, Dreyfus le traite a été bien jugé. Par malheur son absence complète de sens moral lui a fait subir la dégradation sans qu'il en fût réellement frappé. Pourvu maintenant qu'on ne le laisse point échapper !

Le Patriote
Le capitaine Romani sortant du tribunal de Gênes

Presque en même temps la cour italienne de Gênes confirmait le jugement prononcé contre un brave et loyal officier de France, le capitaine Romani.
Rien n'a pu être prouvé contre lui et cependant on l'a condamné. C'est ainsi que nos frères latins affirment leurs sympathies pour nous.
Cependant, M. Crispi qui a dicté la sentence se débat contre les accusations de vénalité honteuse, et le roi ne sait comment se défaire d'une Chambre hostile à son gouvernement.
Lorsque le martyr a descendu les marches du tribunal, son frère a hautement crié : — Vive la France !
Comme le traite Dreyfus. Mais le cri qui dans la bouche de ce dernier fut un cynique blasphème, ce cri fut dans celle du patriote une sublime protestation qui a retenti dans le cœur de tous les honnêtes gens.