Les numéros incontournables du Petit Journal

Les numéros incontournables

Certains numéros du Petit Journal sont devenus, par leurs illustrations, la gravité de l'événement raconté ou la polémique suscitée, figure mythique de la mémoire collective.


Les incontournables : 14 Numéros



3 ème  Année
Samedi 16 Avril 1892
Numéro  73
L'ARRESTATION DE RAVACHOL

Pendant quelques jours, un seul gredin très résolu, assisté de quatre ou cinq complices réduits au rôle de comparses dans la sinistre tragédie qu'il composait et jouait à la fois, un seul gredin a épouvanté tout Paris, effaré la province et l'étranger.
Son orgueil de malfaiteur doit être satisfait.
Paris tremblait, Paris n'osait plus aller au théâtre, Paris faisait ses malles pour s'enfuir, et les visiteurs habituels de Paris défaisaient les leur, peu curieux d'un voyage d'agrément au cours duquel on risquait la dynamite et ses atroces conséquences.
Ravachol a enfin été arrêté, et du coup la détente a eu lieu ; on se félicitait sur les boulevards en colportant la bonne nouvelle, et cela rappelait les jours si lointains, hélas ! où par les rues on lisait le bulletin d'une grande victoire.
Qu'est-ce Ravachol ? Il faut dire le dire très haut pour ceux qui déjà s'écrient : « — Un malfaiteur, soit, mais après tout un caractère ! »
Ravachol est un criminel de droit commun, un assassin de vieillards et de vielles femmes, un voleur et un violateur de sépultures.
La justice va lui demander compte, outre les explosions dont il est l'auteur, de cinq assassinats, de nombreux vols qualifiés, de fabrication de fausse monnaie et d'une violation de tombes.
Donc ce n'est point un de ces criminels politique que le fanatisme pousse aux actions coupables ; c'est, je le répète, seulement un odieux gredin.
Anarchiste ? Il prétend l'être, mais encore que peu scrupuleux sur le choix des moyens, les anarchistes eux-mêmes le renient.
On assure qu'il fut affilié à leur groupe à la suite d'un crime commis par lui.
Le choix lui fut laissé entre être dénoncé ou servir d'instrument à de certains anarchistes. Il prit le dernier parti qui lui laissait au moins une chance d'échapper au bourreau. Et alors on le chargea d'effrayer le bourgeois et principalement le juge défenseur de la société contre ceux qui veulent sa destruction.
Quand plusieurs magistrats seraient morts d'une façon atroce, les autres y regarderaient à deux fois avant de condamner les anarchistes.
Les criminel ont fait un faux calcul : les magistrats ont l'âme trop haute pour céder à la peur, ils ont parmi leurs devanciers le président de Harlay et bien d'autres dont ils resteront dignes. Ils feront leur devoir.
Ravachol est sous les verrous. Le terrible chimiste subira bientôt la peine de ses crimes, et nous espérons fermement que la peur, après avoir habité un instant parmi lesinnocents, va passer du côté des coupables.
Nous avons consacré tous les dessins de ce numéro aux événements de ces derniers jours. Il importe que l'on conserve pour en profiter le souvenir de ces horribles choses.
Paris est tranquille et rassuré maintenant.
A notre première page, c'est l'arrestation de Ravachol; grâce à la courageuse initiative du garçon de café Lhérot. Le bandit, connaissant le sort qui l'attendait, a soutenu une effroyable lutte contre les agents et il a fallu des efforts inouïs pour se rendre maître de lui.

La dynamite à Paris

A notre huitième page, nous donnons le dessin des édifices dévastés par la dynamite.
C'est le 1er mai 1891, l'attentat contre l'hôtel du duc de Trévise, rue de Berri.
Le 29 février dernier, rue Saint-Dominique.
Le 11 mars, boulevard Saint-Germain, 136.
Le 15 mars, caserne Lobau.
Le 27 mars, rue de Clichy, 39.
Je ne veux point finir sans ajouter un mot.
Il ne faut point confondre la cause des malheureux avec celle des criminels ; il ne faut point que les atrocités accomplies par des bandits de la pire espèce nous fassent détourner les yeux de ceux qui souffrent et ne sont point solidaires de Ravachol ; il ne faut point que la dynamite soit une excuse paralysant la commisération. défendons-nous énergiquement contre les malfaiteurs, mais soyons encore meilleurs, s'il est possible, pour les déshérité.