Les numéros incontournables du Petit Journal

Les numéros incontournables

Certains numéros du Petit Journal sont devenus, par leurs illustrations, la gravité de l'événement raconté ou la polémique suscitée, figure mythique de la mémoire collective.


Les incontournables : 14 Numéros



27 ème  Année
Dimanche 04 Juin 1916
Numéro  1328
LES DÉSILLUSIONS DU KAIZER "ENCORE UNE OÙ JE N'ENTRERAI PAS !"

Que de désillusions ! ... Au mois de septembre 1914, le dîner du Kaiser était commandé à l' "Astoria" , le kolossal hôtel du Boche Geissler. Et Guillaume II, avant de se mettre à table, devait passer sous l'Arc de triomphe. Depuis la victoire de la Marne, le dîner a eu le temps de se refroidir ; et l'arc triomphal de la grande Armée n'a pas subi l'injure que l'empereur des Barbares méditait de lui infliger.
Alors, le Kaiser dit : " J'entrerai à Nancy ! " Et on le vit, à cheval, dans son costume de maréchal prussien, entouré d'un brillant état-major, attendre que l'accès de la noble cité des ducs de Lorraine lui fût ouvert. Mais les poilus de Castelnau lui barraient la route. Et Nancy demeura inviolé.
Parmi les ruines d'Arras, il êut voulu aussi parader. Arras fut écrasé sous les bombes, mais ses portes ne s'ouvrirent pas.
" Calais, alors, dit le Kaiser. Il ma faut Calais ! J'y ferai une entrée triomphale, et, de la côte, je narguerai l'Angleterre. " Mais, sur l'Yser, ses bataillons furent décimés, et la route de Calais lui demeura fermée.
Aujourd'hui, c'est Verdun qu'il convoite, verdun, cette menace dressée contre la Lorraine annexée. Mais, pas plus que Paris, que Nancy, qu'Arras, que Calais, Vedun ne se laisse approcher.
En vain, depuis trois mois les assauts se multiplient ; en vain les cadavres allemands s'amoncellent, Verdun est toujours là-bas, inabordable ; et le Kaiser doit se dire, dans sa suprême désillusion :
" Encore une où je n'entrerai pas ! "

Champ de bataille de Verdun

Nous donnons à nos lecteurs une vue d'ensemble de ce terrain désormais historique où se déroulent, depuis le 21 février, des événements qui compteront parmi les plus considérables de l'histoire.
Résumons rapidement les phases de ces combats de géants.
Du 21 au 23 février, se produit la première attaque allemande. Préparation d'artilerie formidable. Trois corps d'armée attaquent nos positions sur la ligne de Brabant-sur-Meuse au bois des Caures. La ligne française se replie.
Le 24 février au matin, l'ordre arrive de tenir sur les positions de la rive droite. Les Allemands, le 25, parviennent jusqu'à Douaumont. Deux de leurs régiments d'infanterie occupent les ruines du fort : ce sera le point extrême de leur avance. Le 25 février, en effet, cinq contre-attaques françaises repoussent l'ennemi au-delà de Douaumont et la garnison allemande du fort demeure isolée du reste des forces ennemies.
Une accalmie se produit qui dure deux jours. Du 2 au 5 mars, les Allemands recommencent leurs attaques sur Douaumont et subissent des pertes considérables. Ils sont repoussés partout.
C'est alors que l'ennemi commence ses attaques à l'ouest de la Meuse. Il enlève Forges, Regneville, la cote 265 et le bois des Corbeaux, que les nôtres lui reprennent bientôt par une vigoureuse contre-attaque.
Le 9 mars est marqué par l'attaque sur le village et le fort de Vaux. L'ennemi est décimé. Même résultat pour les attaques qui se produisent le 10 mars à l'ouest de Douaumont.
Une nouvelle accalmie se produit du 11 au 13 mars.
Du 14 au 20, attaques sur le front Béthincourt-Cumières ; au Mort-Homme, l'ennemi subit des pertes considérables.
Le 20, sur la région de Malancourt et la fôret de Hesse, l'ennemi déclanche une attaque formidable avec tous les moyens en son pouvoir : canonnade intense, mines, obus suffocants, jets de flammes, grenades. Les Allemands parviennent à s'établir dans le bois D'Avocourt. Leurs tentatives des jours suivants échouent ; et le 29, dans un combat corps à corps, nos soldats les forcent à reculer. Le réduit d'Avocourt est de nouveau en notre possession.
Le 30, nouvelles attaques sur la région de Malancourt, qui coûtent à l'ennemi les pertes les plus sanglantes. les quelques progrès qu'il a faits dans la région Haucourt-Béthincourt décident le général Petain à évacuer la rive nord du ruisseau de Forges puis Béthincourt.
Pour ce mince résultat, les Allemands ont lutté vingt jours sans relâche et perdu 60 % des effectifs engagés.
En même temps, ils continuent leurs tentatives, d'ailleurs infructueuses, contre nos tranchées de Douaumont et les environs de Vaux. C'est dans cette période (nuit du 2 au 3 avril) que la division du général Mangin reprend le bois de la Caillette.
" Du 4 au 9, dit le Bulletin des Armées, nous avons regagné le terrain momentanément perdu. Le 9 avril, nous sommes revenus sur tout front de l'attaque allemande. "
Dès lors, l'ennemi va s'acharner sur le Mort-Homme, sans pour cela abandonner ses attaques vers Douaumont et vers Vaux. Toutes ces rencontres se traduisent par des succès pour nos armes. Petit à petit, les nôtres reprennent tous les avantages que les Allemands avaient péniblement acquis dans les attaques précédentes.
A la fin d'avril, l'ennemi paraît épuisé.
Pendant quatre jours il se repose. Mais le 1er mai il reprend l'offensive contre le Mort-Homme et Cumières. Il est rejeté au-delà des positions qu'il occupait. C'est alors qu'abandonnant le Mort-Homme, il s'acharne sur la cote 304. Pendant sept jours il lutte sans pouvoir atteindre la hauteur convoitée.

Ainsi, peu à peu, l'ennemi, piétinant sur place, attaquant tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, s'épuise en vains efforts. Partout il trouve devant lui l'infranchissable barrière qu'ont dressée et le génie des chefs et l'héroïsme des soldats. La légende de l'invincibilité allemande, déjà cruellement atteinte à la Marne, à l'Yser, en Champagne, achève de s'effondrer devant Verdun.